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MC8wMDAvMDIwLzAwMDAw =Freg a écrit le 16 mai 2007 04:58
Le troupeau de vaches

Contournant large et creux son humide étendue
Entre deux bois épais dont l’ombre se noircit,
Le grand pacage nu davantage épaissit
Le verdoiement figé de son herbe touffue.

S’embrumant ça et là des vapeurs qu’il dégage,
Il dort en ce plein jour comme en la pleine nuit,
Sans frisson de couleur, de mouvement, de bruit,
Désert, moitié prairie et moitié marécage.

Endroit mort, d’un sinistre et hideux caractère,
Avec ses arbres nains, tout hérissés de nœuds,
Ses petits rocs saillants de fouillis épineux,
Ses mares, ses buissons saturés de mystère !

Soudain, changeant d’aspect, son horreur se découvre
Car un gai beuglement dévalant du coteau
Y vient, et tout d’un bloc, des vaches aussitôt
Apparaissent devant la barrière qui s’ouvre.

A peine il est entré que sur un cri du maître
Déjà tout le troupeau s’est presque séparé,
Considérant l’espace après avoir flairé
Cet herbage invitant qu’il va se mettre à paître.

Et les bêtes ayant disséminé leur groupe,
Chacune, le col bas, s’avance indolemment ;
Et voici commencer le vaste broutement
Rythmé net, en plus sourd, d’un bruit de faux qui coupe.

Or, ici, quelque peu Marchoise Bretonnante,
Chaque vache est mignonne avec l’énorme pis,
Tête maigre, les yeux plus malins qu’assoupis,
Fanon court et la queue à la mèche trainante.

Avec le jarret svelte et la grâce des chèvres,
Elles ont noir d’ébène, un poil plat de souris
Que foncent encor plus leur beau cornage gris
Et les baves d’argent qui moussent à leurs lèvres.

Montagnards aussi fins que ceux des vaches suisses
Leurs pieds sont vifs ; on sent qu’ils deviendraient mutins
Malgré cette mamelle aux quatre gros tétins
Qui dandine sa masse en leur battant les cuisses.

Et, bientôt, dans ce pré d’une atmosphère bleue
Le soleil se propage et réveille les taons,
Faisant se secouer jambes, museaux gloutons,
Vibrer les reins sans cesse émouchés de la queue.

A mesure qu’ayant tondu telle herbe rase
La bouche avidement mord à celle d’après,
Le pas suit, invisible en son rampant progrès
D’un machinal tenant du songe et de l’extase

Là, quelqu’une éternue, ailleurs, une autre tousse
Produisant un fracas caverneux profond ;
Là-bas, les dos joints de plusieurs qui s’en vont
Ont l’ondulation d’une vague très douce.

Devant elles, au cours de leurs broutements graves
Des formes parmi l’herbe éveillent des frissons :
Elles rencontrent vers, chenilles, limaçons,
Tous les hôtes du frais, tous les rampants des caves.

Une taupe, un mulot surgissant d’une touffe
Les épeure. Elles ont un recul étonné ;
Grenouille sautillant, serpent pelotonné,
Sentent le souffle chaud de leur mufle qui bouffe.

Au contraire, l’oiseau, qu’il voltige ou piétonne,
Pour ces vaches toujours sera le bienvenu ;
Plus d’une en se frottant contre un arbre chenu
Aime à voir dansoter la margot monotone.

Et le vent les caresse au bas des airs tranquilles,
Et le reflet des bois vaguement éclaircis
Leur rend plus doux l’aspect des cloaques moisis,
Moins morne la longueur des buissons immobiles.

Le soleil rayonnant dans un nuageux blême,
Se dérobant ici pour aller frapper là,
Alternativement, elles ont un éclat
Luisant mat ou voilé comme l’azur lui-même.

Si recouvert de brume est le fond du pacage
Que celles qu’on y voit sont des spectres bovins :
Il semblerait qu’au bas de ces taillis-ravins
Elles aient revêtu l’ombre qui les encage.

Follette, par instants, une génisse instable
Prend le galop, rebroute et repart de nouveau ;
Une mère répond à l’appel de son veau
Meuglant des profondeurs lointaines de l’étable.

L’une ou l’autre ayant soif, pleine de songerie,
S’en va boire au marais – le cou dans les roseaux,
Elle pompe l’eau morte, et, pleurant des naseaux,
Mélancoliquement reprend sa mangerie.

Et, peu à peu, marquant d’une bouse qui tombe
Lourde, le lent chemin qu’elles font par le pré,
Elles broutent d’un air distrait, désaffairé ;
Leurs flancs s’arquent plus ronds et leur ventre se bombe.

Et la satiété, par degrés les rassemble,
Telle isolée arrive en beuglant vers ses sœurs ;
Et jeux, luttes, ébats, lèchements caresseurs,
Indiquent leur plaisir d’être toutes ensemble.

Puis toujours plus souvent leur tête se relève ;
Leur arrachement flasque et leur broiement léger
S’arrêtent. Elles ont bien fini de manger :
Pour chacune est venu l’instant croupi du rêve.

Maintenant, l’œil mi-clos, en cette herbe mouillée
Elles semblent dormir le bon ruminement,
Celle-ci flanc à bas, dans le plein vautrement
Une couchée assise, une autre agenouillée.

Et le soir les surprend dans ces diverses poses,
Tandis qu’au beau milieu de leur jonchement noir
Trois grands taureaux, debout, chargés de nonchaloir,
Se profilent, tout blancs, avec les cornes roses.

Maurice Rollinat, La Nature, 1882

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