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Panda ~Yoghini-81762 a écrit le 13 janvier 2010 11:00
Sur le scooter

Il était etrange ce patient, d’une inquietante etrangeté. Appelons le Christophe. J’essayais de rencontrer Christophe derrière sa schizophrenie etrange et froide, deux fois par jour ; après chacune de mes visites, je le voyais descendre en catimini et se tapir derrière une haie pour me regarder partir sur mon vehicule de travail, mon beau gros scooter 125.

Je ne me sentais pas incarnée face à lui, l’accroche ne se faisait pas ou alors avec une lenteur extreme, patiemment je dosais, posais un mot, ici, là, je restais cinq minutes, je repartais, il prenait cette position de voyeur pour assister à mon départ.

Deux mois ont duré comme cela, ces visites singulières dans ma tournée de 19 patients et un soir j’ai été trop fatiguée, trop pressée et la conductrice de la voiture trop inattentive ; elle m’a accroché et j’ai eu une commotion cerebrale avec amnesie. Je ne me souvenais pas mon  nom, je ne me souvenais pas de la culture qui est censée nous rester lorsqu’on a tout oublié, je me souvenais juste que j’étais infirmière à domicile et que j’avais encore une visite à effectuer.

Un collègue appelé à la rescousse m’a emmenée voir Christophbe, d’abord, puis à l’hopital où j’ai passé la nuit avant d’avoir une semaine de congés maladie pour me remettre le cerveau d’equerre.

Pour ma reprise j’ai eu à rassurer tous mes patients, tâche facile. Un seul m’attendait, toujours crispé sur mes « retards », pâle, mutique, le faciès légèrement contrarié. J’ai mis du temps à choisir mes mots

« J’ai eu un accrochage avec le scooter, j’ai cogné la tête mais j’ai passé des examens et les medecins ont trouvé que j’avais un tres beau cerveau fonctionnel »

Leger sourire. J’ai repris

« Peut etre que vous vous etes fait du soucis »

« -Evidemment ! »

« -C’est un sentiment desagreable pour vous mais qui est tres habituel, vous vous habituez à ma presence, il y a eu cet accrochage, vous avez été inquiet, vous pouvez vous rassurer car maintenant je vais parfaitement bien »

Expression neutre

« Par contre le scooter a eu du mal il est detruit »

Je vois le visage de Christophe se défaire et un rictus tres douloureux le tordre. Tous mes patients aiment mon scooter, ami lacanien fais toi plaisir

« Il ne s’agit que de tôle froissée, l’assurance m’en a payé un neuf, tres beau, bleu marine »

Il adore les gendarmes, je n’ai pas dit ça par hasard. Je me sens incarnée via son regard en vrille, intense, il se soucie de savoir si je n’ai pas trop froid. Il m’épie lorsque je repars.

Le lendemain je vois son prenom qui s’affiche sur mon portable pro

« Julie, je suis angoissé » me dit sa voix pourtant langoureuse. S’est il passé quelque chose ?

« Hier, juste avant que vous arriviez, ma bouteille de coca était renversée. Je me suis dit que vous alliez arriver et je n’ai pas pu m’empecher de la redresser. C’est dangereux. »

« Elle n’est pas plus dangereuse couchée que debout, vous pouvez vous rassurer, vous ne m’avez pas fait de mal »

« J’ai pensé que j’allais vous faire du mal, physiquement »

« Il s’agissait de quelque chose d’interieur à vous, je n’ai pas eu de mal. »

« Je vous remercie beaucoup, beaucoup »

Le soir 30 minutes se sont écoulée depuis mon heure habituelle de passage.

Christophe est pâle et mutique, il me fixe avec defiance

« Bah je suis en retard comme d’habitude, vous voyez que l’accident ne m’a pas changée ! »

Il part d’un rire franc et chaleureux, quelque chose se passe de tres humain, il m’offre un café et me demande d’une voix sourde s’il peut me regarder partir en scooter.

Je n’ai pas mille ans pour reflechir. Beaucoup de données me font aller de l’accident à mon incarnation au désir et au fait que le désir soit la vie, à comment chevaucher mon engin sans avoir l’air de tourner pour les hot d’or et que quand même, demander la permission c’est ne plus etre voyeur ni se penser violeur, alors j’accepte.

Il faut imaginer ce jeune homme se tenant tres raide, bras le long du corps, yeux ecarquillés, ne cillant jamais. J’essaye de faire comme d’habitude, pas evident sous ce regard intense. Je fouille ma parka pour trouver mon imposant trousseau de clés, je selectionne la bonne, je passe ma main dans la fente de la jupe (ou tablier), je cherche un peu le trou de la serrure, j’enfonce la clé, je donne un quart de tour. Les feux s’allument et le neman se debloque. J’enfile mes gants de moto l’un après l’autre, je les ajuste bien aux poignets. Je retire mes lunettes, balaye ma frange en arrière et chausse le casque , remet les lunettes. Je ne fais pas la kéké à m’allumer une clope pour la fumer en roulant. Je retrousse la jupe et d’un bon élan de la cuisse enjambe le poteau central puis la selle. Je me positionne dos bien droit pour ajuster la jupe autours de ma taille et la fixer. Je me cale en position de route, pour ne pas dire de levrette. Arrive le moment M où je debequille en donnant un coup de rein  assuré. Puis je met les gaz, je lui fais un petit coucou de la main et je pars.

 

Il sait qu’il peut m’appeler jusqu’à 22h, heure à laquelle je ferme officiellement boutique. J’ai « donc » son appel à 21h59

« Julie, je ne sais pas ce qui m’arrive, je suis tout mou »

« Vous avez eu une journée fatigante, sans doute, ça arrive. Vous pouvez vous rassurer, faire une activité qui vous plait et dormir, je viendrai demain matin à l’horaire habituel »

« Oh, merci beaucoup »

C’est peut etre parce que j’ai tant espéré que cette historiette se resolve vite, parce que la gestion du desir c’est delicat, c’est tres important, c’est pas rigolo à manier quand on tient lieu d’objet du desir, c’est peut etre parce que j’ai espéré que ça suffisait que la relation s’est débloquée illico et assouplie.

Et que j’ai été hyper contente qu’un confrere arrive sur la tournée et que Christophe lui fasse don de toute son attention sensuelle. C’est pas seulement refiler le mistigri, c’est que mon binome a pu travailler de manière beaucoup moins cryptique et en tension. Putain les mots, quand ils manquent ! …

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2 commentaires

très émouvant!

~geo2jaim pro a dit il y a 2 ans
LzAvMDAwLzA4OC8wMDAwMDg4

Sacré travail que tu as eu là. E travers tous tes récits on devine un don énorme de toi toujours couplé à une indispensable retenu. Paradoxe permanent et forcément épuisant à lui tout seul. Surtout pour quelqu'un qui avit plus que jamais besoin de contact, de partage... Sacré courage quand même.

LzAvMDAwLzEyOC8wMDAwMTI4 ~Culti a dit il y a 2 ans

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